Diogène

Avec tout cela il est cependant une chose que j’avoue. Un spectateur qui du haut de la Lune fixerait ses regards sur notre globe et sur la variété prodigieuse de ses habitants à têtes rondes, ovales, triangulaires, carrées, au nez aplati, crochu, épaté, retroussé, aux cheveux longs ou laineux, blancs, roux, noirs, à la peau brune, blanche, basanée, olive, ou noire à la taille longue moyenne gigantesque ou naine habillés d’étoffes d’or et d’argent de soie, de pourpre, de chanvre, de coton, de laine, de peaux de chèvre, de peaux d’ours ou de peaux de chiens, marins ou sans habits avec des tabliers et des espèces d’entonnoirs autour des hanches ou même sans entonnoirs et sans tabliers qui verrait cette fourmilière dans des maisons de marbre,  de briques, de bois de roseaux, de terre glaise ou de bouse de vache, qui examinerait les différences dans leur manière de vivre, leurs mœurs, leur barbarie, leur police, leur tyrannie, avec toutes leurs croyances dans des espèces sans nombre de dieux bienfaisants et malfaisants et avec tous leurs masques de fausses vertus, et de perfections imaginaires ou factices sur le visage oui cet aspect pour le spectateur de la Lune qui n’aurait rien à y gagner ni à y perdre serait je l’avoue beaucoup plus agréable que l’aspect d’un peuple aussi simple et aussi uniforme que le mien.

Christoph Martin Wieland, Joseph-Pierre Frenais, Le Tonneau de Diogène, 2 vol. in-12.

solvitur ambulando